[TRIBUNE] Une infirmière à la maison : violence ordinaire

L’ascenseur s’arrête au cinquième et je râle en réappuyant sur les boutons. À chaque fois, je fais cette erreur, j’appuie sur le cinq au lieu du six.
Pourtant je connais bien le chemin. Sixième étage, porte treize.
Neuf heures trente environ, depuis plusieurs semaines, une fois par jour.

Infirmière libérale silenceIl y a des débuts de prise en charge qui sont laborieux : une personne que la souffrance physique, morale rend agressive ou parfois simplement un environnement sale et non avenant.
Les jours passent et la confiance, le respect mutuel s’installent tranquillement mais sûrement. Nous le savons, cela fait partie de notre métier de soignant : aller au-delà des apparences et des premières impressions, rechercher l’essentiel, ce qui permet de tendre vers une relation d’aide et non pas rester dans le cadre d’une basique action aidante.

Au sixième étage, porte treize, l’appartement est clair, propre, assez spacieux. La prise en charge ne sort pas de l’ordinaire.
Pourtant, elle a quelque chose de compliqué, de presque dérangeant.
Rien n’y fait : ni le temps qui est en général un très bon allié, ni les remises en questions successives de la façon d’aborder la relation de soin avec la patiente n’ont été d’une grande aide.
Madame P. est une personne dont l’acidité des propos a réussi à creuser autour d’elle des douves si profondes qu’elles en sont devenues quasi infranchissables. Ses mots sont acides mais restent corrects, contenus. Pas de débordement, pas d’excès de langage.
La recherche de possibles clés permettant de comprendre cette froideur et ce dédain affichés envers nous, soignants, s’avère vaine. Malgré cela nous nous obstinons et continuons à lui prodiguer des soins.
Je sors toujours de chez elle un peu perplexe et me sens quelque part malmenée sans que la cause ne me paraisse évidente. Un sentiment désagréable mais imprécis.
Il est très difficile de placer une limite supportable au mépris. Parce que c’est de cela qu’il s’agit.
L’agressivité, la violence verbale et physique, nous en connaissons les contours, même si ce n’est pas facile parfois de dire stop face à des personnes en souffrance, nous savons ce qui est potentiellement acceptable et jusqu’où ça l’est.
Le mépris est une forme de violence, à part. Une violence insidieuse, sournoise. Une violence dont on ne peut se défendre puisqu’elle est invisible, ce qui lui donne un pouvoir de destruction très important : un sentiment de dévalorisation pouvant aller jusqu’à la déshumanisation.
Ce type de violence, le soignant l’expérimente de part sa hiérarchie, dés le début des études. En institution, elle est socialement acceptée, du moins banalisée. Le mépris s’applique dans le but de faire taire, d’effacer toute envie potentielle de remise en question du système qui serait trop aboutie chez un salarié ou stagiaire.
C’est bel et bien de la maltraitance mais qui ne laisse pas de trace, qu’il est quasi impossible de matérialiser ne serait-ce que pour élaborer une défense. On parle de burn out, fourre-tout de la violence institutionnelle en replaçant ainsi le soignant face à lui-même ce qui rend tout débat biaisé dès le départ.
C’est cette banalisation sociale du mépris, cette quasi habitude lorsque l’on a exercé en structure de soin d’y faire face qui fait que finalement il s’intègre comme un mécanisme usuel, courant.
Les soignants que nous sommes, même sortis du contexte institutionnel, continuons à plier face à des situations que nous devrions trouver intolérables par leur violence.
L’attitude du patient qui nous méprise, qui renie notre travail est toute aussi intolérable que celle de celui qui nous agresse physiquement.
Le savoir, savoir qu’il est normal de se sentir très mal à l’aise voir blessé au cours de ces prises en charges particulières qui peuvent être d’une grande violence envers les soignants est important.
Puis, en parler, se rendre compte que l’on n’est pas seul à traverser ces difficultés et trouver une solution pour abréger une situation difficilement tolérable. C’est aussi essentiel.
La maltraitance des soignants existe et elle commence par le formatage de ceux-ci face à la violence de l’institution.
Elle continue, ensuite par ces limites sans arrêts repoussées dans la violence de certaines prises en charge et la solitude dans laquelle ils sont laissés.
Parce qu’elle n’est pas reconnue, parce que les soignants ne sont pas protégés, gèrent seuls et comme ils peuvent.
Il serait temps d’en parler. Il serait temps de nous protéger… même de ce qui n’a l’air de rien, au sixième étage, porte treize.

Ce billet a été publié le 4 janvier 2016. ActuSoins remercie Anne pour ce partage. D’autres articles – des tranches de vie, des réflexions,…- à lire (presque tous les jours) sur son blog une infirmière à la maison.

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