IFSI SAINT-EGREVE (38) : SUJET CORRIGE NUMERO 7, 2011

Les « enfants sauvages » font partie de notre mythologie. On les imagine abandonnés au fond d’une lointaine forêt, ayant réussi à survivre seuls, ou parfois accompagnés de loups ou de singes. Mais les enfants sauvages existent-ils réellement ? Le plus célèbre d’entre eux fut Victor de l’Aveyron. La nouvelle de sa capture en 1800 avait mis en émoi toute l’Europe. On en a tiré des histoires, des films et des essais. Tout laisse à penser aujourd’hui que Victor était un « autiste » comme on dirait aujourd’hui. Il fut sans doute abandonné par ses parents et a erré quelque temps avant d’être recueilli. Ses signes de « sauvagerie » (repli sur soi, absence de langage, crises de colère, arriération mentale) indiquent qu’il n’était nullement un enfant élevé seul dans la nature. Comme l’avait déjà supposé Philippe Pinel, Victor souffrait d’un grave trouble psychiatrique qui l’avait exclu de la société.

Le plus célèbre cas « d’enfants-loups » remonte aux années 1920. Il s’agit de Kamala et Amala, deux petites soeurs trouvées dans une tanière et recueillies par le révérend Singh. Il a fallu attendre 2007 pour découvrir qu’il s’agissait en fait d’une énorme supercherie. Aucun des cas probables d’enfants sauvages n’a pu être confirmé. Il s’agit d’une mythologie moderne que les sciences humaines ont complaisamment admise parce qu’elle semblait confirmer l’une de ses idées fondatrices : les humains n’ont pas de nature et seule la culture modèle leur conduite.

Les enfants-placards

Si les enfants-loups sont des mythes, il existe pourtant de vrais enfants sauvages. Ils vivent seuls, enfermés dans une pièce par des parents bourreaux : ce sont les « enfants-placards ». Ce fut le cas de Genie, petite martyre retrouvée à l’âge de treize ans, qui vivait depuis l’âge de deux ans dans une chambre. Ce fut le cas de ces milliers d’enfants roumains qui ont croupi dans des orphelinats insalubres, avec pour seul horizon les barreaux de leur lit.

Ces enfants souffrent d’un mal que le psychologue René Spitz avait appelé « l’hospitalisme ». Privés de contacts,  ’échanges, de caresses, de regards, de mots, de sourires, ces enfants subissent de graves troubles de développement à la fois intellectuels, affectifs et physiques. Ces enfants martyrs nous apprennent une chose essentielle sur les humains. Elevé hors de tout échange avec ses semblables, l’enfant ne révèle pas une « nature humaine » à l’état vierge. Il subit de graves séquelles qui en font un être mutilé. Il en va de même pour tous les mammifères sociaux : la chaleur des contacts est une condition essentielle de leur développement.

Faut-il en conclure pour autant que c’est la société – socialisation, éducation, culture – qui « fabrique » l’être humain ? Ce n’est pas ce que nous enseignent ces autres enfants sauvages que sont les autistes.

Les autistes

Les autistes souffrent de graves déficits dans la communication, le langage et l’adaptation sociale. Ils vivent repliés sur eux-mêmes, comme enfermés dans leur bulle. Les causes de ce trouble n’ont pas encore été élucidées. Une chose est certaine : très tôt dans leur développement s’est déréglé un dispositif neuropsychologique qui affecte profondément la relation à autrui.

Pour tenter de soigner l’autisme, de nombreuses méthodes ont été expérimentées. Certaines reposent sur une stimulation intensive. Des équipes se relaient plusieurs fois par jours, parfois sept jours sur sept pour tenter de les éduquer et les socialiser. Les défenseurs de ces méthodes – fortement discutées – se prévalent de réels progrès. Mais une chose est sûre : même ses promoteurs ne prétendent pas guérir les autistes.

Les contacts sociaux, même répétés de façon intensive, ne suffisent pas pour fabriquer « un humain normal » si un dispositif neurodéveloppemental a été altéré au départ. Toute l’attention bienveillante des éducateurs et tout l’amour des parents auront le plus grand mal à tracer leur chemin dans des circuits neurologiques défectueux. Si le cerveau n’est pas équipé correctement pour capter les informations, les mots, les regards, les caresses qui s’adressent à lui, même une sollicitation intensive ne parviendra pas à combler totalement ce déficit.

D’un côté, les enfants-placards, qui ne se développent pas en l’absence de contacts sociaux, nous suggèrent que la société est indispensable pour fabriquer des humains ; de l’autre côté, les enfants autistes, bien que surstimulés, ne parviennent pas à se développer normalement. La société est donc une condition nécessaire mais non suffisante pour fabriquer un humain. Il faut aussi que le cerveau soit capable d’aller puiser dans son environnement les éléments nutritifs dont il a besoin pour s’épanouir. Tout cela suggère l’existence d’un processus de coproduction entre le cerveau et son milieu. Elle pourrait être le produit d’une coévolution comme on en trouve fréquemment dans la nature.

Prenons un exemple simple : celui d’une plante. Tout végétal – une rose, un saule pleureur ou une fougère – a besoin de lumière pour croître. C’est grâce aux photons de lumière que s’effectue la photosynthèse qui permet la construction du végétal.

Ses feuilles vertes ne sont rien d’autres que des capteurs de lumière qui se déploient dans l’air à la recherche de photons lumineux. Si la lumière vient à manquer, alors la plante va dépérir et subir de graves dommages. Ce n’est pas le soleil qui fabrique la plante, mais il est un ingrédient essentiel à son développement. Il faut également que la graine fécondée possède en elle un « plan de développement » qui la pousse à aller chercher dans son environnement les éléments dont elle a besoin pour croître : les racines vont chercher l’eau, les feuilles la lumière.

Le développement du cerveau semble guidé par un processus équivalent. Le cerveau humain doit déployer ses capteurs pour aller chercher dans l’environnement social les éléments dont il a besoin pour survivre. Pour cela, le bébé est équipé de tout un arsenal d’émotions sociales (attachement, empathie) et de modules cognitifs tournés vers
la connaissance d’autrui (reconnaissance des visages, détection des intentions). Toutes ces motivations et aptitudes humaines ont fait l’objet de très nombreuses études ces dernières années.

Si l’environnement vient à manquer, de graves perturbations se produisent : c’est l’enfant-placard. Inversement, si un dispositif de capture des informations sociales est défaillant, la socialisation ne peut se faire. C’est l’enfant autiste.
Le cerveau et son milieu interagissent dans un processus de construction réciproque. Voilà la leçon des enfants sauvages.

Jean-François Doitier, scienceshumaines.com

1. Résumez le texte en une dizaine de lignes.
2. Selon vous, la « stimulation intensive » des enfants autistes est-elle une bonne méthode ?
3. La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées renforce les actions en faveur de la scolarisation des élèves handicapés. Elle affirme le droit pour chacun à une scolarisation en milieu ordinaire au plus près de son domicile. A la lumière du texte et de vos connaissances, indiquez si c’est aux enfants handicapés de s’adapter à l’école ou si c’est à l’école de s’adapter aux handicaps de chacun.

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